Auto-plagiat : reproduction, itération...

Le 19 mai 2018, par Geneviève Koubi,

En reprenant certaines des observations faites auparavant sur le plagiat et l’auto-plagiat [1], en se penchant cette fois-ci sur l’avis n° 2017-34 du comité d’éthique du CNRS, « Réflexion éthique sur le plagiat dans la recherche scientifique », du 27 juin 2017, en notant que de plus en plus nombreuses sont les revues scientifiques qui s’emparent du thème du plagiat, il apparaît que si le relevé des auto-plagiats peut être effectué, sa sanction demeure malaisée. Les regards académiques se portent bien plus sur le plagiat que sur l’auto-plagiat alors même que la « Réflexion éthique sur le plagiat dans la recherche scientifique » du comité d’éthique du CNRS traite aussi cette question [2].

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- 1/ Observations du comité d’éthique du CNRS sur l’auto-plagiat [3]

Quelques passages de cet avis n° 2017-34 du comité d’éthique du CNRS font directement état de l’auto-plagiat. En voici quelques-uns :

Dans le résumé, p. 2, le comité d’éthique du CNRS annonce : « La notion d’auto-plagiat est également complexe et s’apprécie différemment selon les circonstances. La réutilisation par un auteur du contenu de ses travaux, qu’il fait passer pour nouveaux, fausse son engagement moral implicite avec son lecteur et contrevient aux bonnes pratiques de la profession. L’auto-plagiat s’apprécie différemment selon les circonstances et ne constitue pas toujours une pratique répréhensible. Les répétitions de passages déjà publiés dans des articles successifs peuvent se justifier, par exemple dans un état de l’art, à condition toutefois de faire référence à l’article d’origine. Le découpage d’un même travail en publications qui se recoupent partiellement (salami slicing) peut permettre de prendre rang le plus tôt possible,mais ne doit pas servir seulement à allonger la liste des publications. Le cas de l’auto-plagiat dans la vulgarisation scientifique fait l’objet d’une réflexion particulière. »

Évoquant son auto-saisine, p. 4, le comité fait part de son intention d’inventorier « les différentes pratiques d’auto-plagiat, dont la perception varie selon les champs disciplinaires et selon qu’il concerne des travaux de recherche ou leur diffusion. »

Commençant son analyse, profilant les différentes formes de plagiat en recherche, s’intéressant aux questions de droit de la propriété intellectuelle, le comité d’éthique du CNRS relève, p. 7, que : « Plus complexes sont les cas d’auto-plagiat, où l’auteur est le plagiaire de ses propres travaux : les exemples que nous en donnons montrent que la perception de leur gravité est assez variable ».

C’est dans cette partie consacrée aux formes de plagiat que deux paragraphes sont intégralement consacrés à l’auto-plagiat, p. 10, 11 et 12 :

p. 10

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p. 11

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p. 12

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A propos de la gravité et des conséquences du plagiat, le comité signale, p. 14, que « même dans le cas de l’auto-plagiat où il n’y a pas de chercheurs lésés, la duplication avérée des publications a des conséquences négatives, ne serait-ce que l’augmentation inutile du travail des rapporteurs du peer review et de celui des éditeurs. » [4]

Puis dans le cadre des recommandations, le comité d’éthique scientifique indique, p. 18, que « pour éviter le cas douteux d’auto-plagiat, l’auteur doit citer scrupuleusement ses productions scientifiques antérieures sur le même sujet et ne pas découper inutilement un ensemble de résultats de recherche en articles multiples à des fins d’inflation bibliographique. »

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On peut regretter que les références sur lesquelles s’appuie le comité inscrivent principalement les approches anglo-saxonnes. Les termes de « science » et de « recherche » ne sont pourtant pas dépourvus d’échos dans les sphères scientifiques ... francophones. La tendance générale à s’appuyer sur des études - souvent sans citation et avec des I (je) à foison -, parues outre-atlantique ou outre-manche [5] est symptomatique du dédain professé envers les études menées ou présentées en langue française dans des publications antérieures aux références signalées... Cette attitude laisserait croire que les recherches effectuées par des chercheurs francophones sont de moindre valeur que celles menées dans l’espace du continent nord-américain...

Atteint par ce module qui a depuis longtemps infiltré le domaine des sciences physiques, des sciences naturelles, des sciences économiques, des sciences de la communication, etc., le comité du CNRS va jusqu’à admettre qu’ « en sociologie, démographie ou économie, la publication des mêmes résultats en français puis en anglais dans des revues académiques est tolérée, avec l’argument qu’on ne touche pas le même public » [6] ! N’est-il pas au moins indispensable de rappeler que ces articles republiés en une autre langue que celle d’origine sont issus d’une traduction et, le cas échéant, ne serait-il pas plus respectueux de la déontologie de mentionner le nom du traducteur - si cette traduction a été réalisée par un autre que l’auteur. Compléter cette observation par cette formule : « D’ailleurs souvent pour les éditeurs anglo-saxons une publication en français ne compte pas » [7] est malencontreux [8]...

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Une mise en relation de la réflexion du comité d’éthique du CNRS de 2017 avec quelques-unes des observations antécédentes sur le plagiat et l’auto-plagiat [9] - et celles émises lors d’une intervention orale [10] prononcée en 2013, n’apporterait que peu d’éclaircissements - à moins de signaler des déphasages.

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- 2/ Risques d’une complaisance à l’égard de l’auto-plagiat [11]

Ces décryptages s’entendent là plus particulièrement dans le champ des sciences humaines et sociales, ce qui intègre les sciences juridiques. Bien qu’essentiellement axé sur la question du plagiat, l’arrêt du Conseil d’État du 23 février 2009, Gaëlle A-B (req. n° 310277) peut servir de référence en la matière : « Considérant qu’il ressort des pièces du dossier que, si la thèse de Mme A-B, qui portait sur un sujet très semblable à celui étudié par Mme C mais appliqué au domaine plus limité de la sécurité sanitaire dans le domaine des aliments pouvait, sans qu’il y ait eu plagiat, comporter l’examen des mêmes problématiques se prêtant à des développements marqués de similitudes naturelles et si les auteurs, s’appuyant sur les mêmes éléments du droit positif, étaient nécessairement conduits à les expliciter en ayant recours à des formulations voisines, son travail reprend dans plusieurs de ses parties la même structure formelle, rend compte dans des termes très semblables des objectifs recherchés par la réglementation et la jurisprudence et de leur évolution et comprend de nombreux et importants paragraphes exposant les propres réflexions de l’auteur qui sont rédigés dans le même ordre et avec les mêmes termes que ceux contenus dans la thèse de Mme C, sans faire apparaître qu’il s’agit de citations ; qu’ainsi, Mme A-B n’est pas fondée à soutenir que c’est à tort que le CNU a retenu à son encontre une fraude consistant à présenter des travaux qui étaient en réalité pour partie ceux d’un autre chercheur... ». Le relevé de la « même structure formelle », de « termes très semblables des objectifs recherchés », des réflexions rédigées « dans le même ordre et avec les mêmes termes » que ceux préalablement publiés, « sans faire apparaître qu’il s’agit de citations », vaut également pour l’auto-plagiat.

Quelques autres remarques supplémentaires, par-delà les thèses présentées pour l’obtention du diplôme de doctorat en droit, plutôt relatives aux études et recherches publiées dans les revues juridiques ou administratives, peuvent être avancées. Souvent plus destinées aux professionnels dits praticiens [12] qu’aux chercheurs, enseignants et enseignants-chercheurs, ces revues, cahiers, bulletins, journaux, etc., accueillent des articles, des commentaires, des études, des notes de jurisprudence, des observations qui peuvent répondre à l’un des critères de l’auto-plagiat énoncés par le comité du CNRS : « la réutilisation par un auteur du contenu de ses travaux, qu’il fait passer pour nouveaux », « les répétitions de passages déjà publiés dans des articles successifs » sans la référence à l’article d’origine, « le découpage d’un même travail en publications qui se recoupent partiellement ». S’y ajoute la publication d’un même article ou d’articles très similaires dans différentes revues [13]- nonobstant les demandes de reprise d’un article dans une autre revue par cession de cet article [14]. La reproduction de mêmes articles ou la paraphrase continue d’un article antérieur n’a pas seulement à être évaluée à l’égard du lecteur, ni envers l’éditeur demandeur de « résultats inédits » [15], elles devraient être exclues des listes de publications personnelles ou à tout le moins être clairement signifiées en termes de duplication. Sinon, c’est au sens à attribuer au mot comme à l’opération de « recherche » qu’il est porté atteinte.

Dans un éditorial révélant l’expertise préalable des articles soumis à la revue Comptabilité-Contrôle-Audit, Marc Nikitin, Hervé Stolowy, Anne Pezet et Charles Piot racontent avoir « été confrontés à des situations délicates qui conduisent à un rejet des articles. Ainsi, un article soumis à CCA était également en cours de soumission dans une autre revue. Nous avons découvert cette situation par hasard puisqu’il s’est trouvé que l’un des évaluateurs que nous avons sollicité pour CCA venait d’évaluer le papier pour l’autre revue » [16]. Plus tard, en 2015, dans cette même revue, la question soulevée n’était plus seulement relative au refus de publication d’un article mais se focalisait sur le retrait d’un article précédemment publié dans une revue par les directeurs de cette revue. Invitant « à la réflexion sur le retrait des articles par les revues académiques », Nicolas Berland, Charles Piot et Vedran Capkun estimaient que ce phénomène, « à l’évidence, pose un certain discrédit sur l’activité de publication scientifique » [17] - alors que l’on pourrait plutôt penser que ce type d’acte honore la recherche et atteste de la qualité des publications réalisées.

Dans cet éditorial, quatre situations sont présentées : « (1) les résultats publiés ne sont pas fiables, (2) la contribution intellectuelle n’est pas originale ; les résultats sont redondants avec d’autres publications (auto-plagiat), (3) l’article relève du plagiat, (4) la recherche en question ne respecte pas les normes éthiques applicables. » [18] Notant que « les problèmes de plagiat et d’auto-plagiat (cas 2 et 3) sont courants, et peuvent se ranger au chapitre de défaut d’originalité de la contribution », l’enjeu des auteurs de cet éditorial était de situer le lieu de la fraude. Le problème de l’auto-plagiat apparaît accessoire ou trop délicat pour être traité frontalement : « La frontière entre la simple erreur et la fraude est a fortiori très poreuse car elle dépend de la caractérisation de l’élément intentionnel, lequel n’est jamais évident quand il s’agit par exemple d’auto-plagiat ou autres redondances. » [19].

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Le comité d’éthique de la recherche au CNRS avait, à raison, décalé « le cas de l’auto-plagiat dans la vulgarisation scientifique » qui est quasiment inévitable pour des entrées de dictionnaire ou d’encyclopédie. Il relevait que « l’extension abusive de l’accusation d’auto-plagiat pourrait conduire à un blocage dommageable pour le public. La teneur d’un article de recherche peut être reprise dans un journal grand public ou dans un cours ; une conférence peut être "recyclée" en livre » [20]. Ce positionnement se comprend dans la mesure où toute vulgatisation d’une recherche n’est pas contribution à la recherche. La simplification qu’elle induit en travestit les aspects saillants. En quelque sorte, la vulgatisation s’inscrit dans le cadre de la liberté dinformer et du droit à l’information… pour tout public.

Par ailleurs, si elle pouvait être aussi ajournée, la réflexion sur les traductions aurait pu susciter quelques remarques complémentaires plutôt que ne signaler que le désir de visibilité de ses productions dans les moteurs de recherche principalement agencés en anglais. Pour Aurélien Rouquet, le conseil impérieux des publications en langue anglaise contribue à une dévalorisation intellectuelle des recherches scientifiques : « ... la perte la plus grave est sans conteste intellectuelle (...). Car les langues ne sont pas interchangeables ! Au contraire, le langage structure notre manière d’être au monde et de penser, et l’usage d’une langue a une influence décisive sur les questions de recherche que l’on peut se poser, les concepts que l’on va être conduit à utiliser, la tournure des phrases, etc. » [21] Déplorant la prédominance accordée à la langue anglaise, il remarque que « pour publier dans les revues anglo-saxonnes les mieux classées, ils [les enseignants-chercheurs] abandonnent leur langue natale pour adopter un anglais "globish". Surtout, ils se plient aux conventions d’écriture de l’article de revue, qui sont tout sauf neutres scientifiquement, et qui entraînent notre communauté dans un scientisme qui se fait au mépris de la pertinence managériale et sociale. » Il insiste : « Lancés dans une quête effrénée des articles étoilés, les enseignants-chercheurs du monde entier n’ont par ailleurs d’autre choix pour atteindre leur Graal que d’abandonner leur langue maternelle, pour écrire des articles en anglais. » [22] Plus mesurée, ne s’attardant pas sur cette obligation plus ou moins implicite de produire des contributions scientifiques en anglais, dans un article sur le plagiat universitaire, Brigitte Simonnot s’intéresse brièvement aux traductions pour exclure la notion d’auto-plagiat : « La publication d’une traduction dans une autre langue d’un travail original est parfois assimilée à de l’auto-plagiat, une acception limite, selon moi, du concept : même si elle reprend les idées d’un texte original, la traduction exige de trouver les mots justes pour les exprimer. Laisser ce travail à un traducteur professionnel réserve parfois des surprises désagréables quant au résultat, notamment pour les travaux en arts, lettres, sciences humaines et sociales où des nuances subtiles risquent d’être évacuées, voire des passages traduits dans de parfaits contre-sens. Lorsque le chercheur prend en charge ou est associé au travail de traduction, cela peut le conduire à approfondir tel ou tel point, par exemple du fait de termes n’ayant pas d’équivalent direct dans la langue cible ou des usages en vigueur dans différents pays. Cela peut contribuer à donner un « nouveau tour » à ses idées (...). Néanmoins, les traductions ne dispensent pas de faire référence au texte d’origine, fût-il le sien. » [23] Cette dernière observation est essentielle.

En sus, le comité d’éthique du CNRS aurait pu également souligner la difficulté née de la spécialisation du chercheur comme de l’enseignant-chercheur dans un domaine donné. Cette problématique est sensible dans les laboratoires du CNRS. Le chercheur est recruté à partir d’un thème de recherches précis, il est conduit à s’impliquer dans des laboratoires de recherches qui ont placé ce thème dans leurs axes, il est invité explicitement à creuser ce domaine de recherches ... indéfiniment ou jusqu’à ce que le thème soit épuisé ou retiré des précellences du laboratoire en cause. L’enseignant-chercheur se sentirait moins contraint dans la mesure où il n’aurait pas à rendre compte de l’insertion permanente de ses travaux dans l’ordonnance d’un laboratoire du CNRS. Mais, s’il y est rattaché, au moins s’est-il engagé à s’intéresser prioritairement aux thématiques générales dudit laboratoire. Le comité du CNRS retraçait ces parcours en notant qu’« un chercheur, quel que soit son domaine, réutilise sans cesse ses propres travaux, auxquels il ne fait souvent qu’apporter des incréments successifs de résultats neufs. Il est alors logique que ses nouveaux résultats soient resitués dans le contexte de ceux publiés antérieurement. » [24] Il citait alors en exemple le champ de l’anthropologie, « où des résultats publiés antérieurement sur une société sont repris pour les comparer et les compléter par ceux obtenus sur d’autres populations ou d’autres périodes. » [25] Plus encore, sur ce point, le comité ajoutait que « dans toutes les disciplines on rencontre des chercheurs ayant essentiellement développé le même concept pendant toute leur carrière. La réutilisation de passages déjà publiés dans les introductions d’articles successifs sur le même sujet peut se justifier lorsqu’ils sont indispensables à la compréhension de l’état de l’art. Il est légitime de reproduire des pans d’introduction particulièrement bien rédigés sans que la communauté n’attende des guillemets ou des citations. L’accusation d’auto-plagiat dans tous ces cas-là devient, par ses excès, une atteinte au bon sens. » [26] Les excès ne sont ici signifiés que par rapport à l’accusation d’auto-plagiat ! Ne serait-il pas aussi utile de signaler aussi les excès en matière de reproduction de ces « pans d’introduction particulièrement bien rédigés » sans guillemets ?

Dans ce cadrage incertain qui reflète les hésitations et les tergiversations sur une qualification résolue de l’auto-plagiat, la revue Comptabilité-Contrôle-Audit semblait avoir été embarrassée de devoir se pencher sur les cas pouvant en relever, « l’auteur soumettant un article contenant des parties communes avec un article qu’il a publié. Ce cas est toujours délicat car la frontière entre la "citation raisonnable" et l’auto-plagiat n’est pas toujours facile à définir. En l’espèce, les citations étaient vraiment trop nombreuses (des pages entières) et la question de recherche du second papier était en fait incluse dans le papier déjà publié. » [27].

Peut-être faudrait-il spécifier que tout nouvel article suppose de nouveaux développements et que, s’il s’agit d’un approfondissement substantiel d’un thème de recherche ayant déjà fait l’objet de publications, les références des articles précédents sont indispensables, au moins pour saisir la continuité dans la recherche, la progression du raisonnement, le développement de la pensée, l’expansion des résultats, voire pour retraduire le retournement ou le renversement de l’approche précédemment adoptée. L’auto-plagiat ne peut être limité à la publication d’un article similaire, approchant ou identique, dans deux revues différentes, y ajouter dans une revue et dans un ouvrage (en forme de chapitre par exemple) n’est pas redondant. Peut-être est-ce à la suite des remarques émises par le comité d’éthique du CNRS en 2017 que la Revue d’anthropologie des connaissances a lancé en 2018 un appel à articles sur le thème « Éthique de la recherche, Intégrité scientifique, Responsabilité sociale », - prévenant que « le dossier vise à interroger l’évolution récente de la recherche scientifique sous l’effet de l’institutionnalisation des questions d’éthique de la recherche, ainsi que de la mise en visibilité croissante des enjeux démocratiques de la gouvernance de la recherche. » [28]

Aurait pu aussi être indiqué le cas des ouvrages en forme de compilation. Ces livres réunissent des articles publiés dans des revues, des communications insérées dans des actes de colloque, des chapitres d’ouvrages collectifs, par un même auteur. Bien que généralement référencés et présentés avec ou sans compléments, avec ou sans mise à jour, ce modèle n’est pas si rare. Récapitulant tout un parcours de recherches, il revêt un certain intérêt en rassemblant les productions clefs d’un auteur dans un même cadre. Sa qualification en termes d’auto-plagiat paraîtrait incongrue... à moins que l’exercice ne se répète.

Indépendamment de ces particularités, c’est le plus souvent au vu des recherches réalisées et des publications effectuées qu’un chercheur ou enseignant-chercheur est sollicité par tel ou telle revue, pour tel ou tel colloque. La « spécialisation » prend là un sens particulier. Ces sollicitations conduisent nécessairement à une répétition des argumentations et il semble difficile pour le chercheur ou l’enseignant-chercheur de transformer les arcanes de son raisonnement tant il se doit de répondre aux attentes des membres du comité de lecture de la revue comme des organisateurs du colloque. Là encore, la mention des publications antérieures qui ont fait l’objet de prolongements s’avérerait nécessaire.

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Par-delà les reprises intégrales d’un article publié dans une revue par une autre revue, l’intensité de la question de l’auto-plagiat pouvait encore être décuplée. Il ne suffit pas de relever que « l’auto-plagiat s’applique aux auteurs réutilisent les contenus de leurs propres travaux sans les citer en les faisant passer pour des résultats nouveaux » [29]. Il faudrait encore notifier la tromperie née du fait que certains chercheurs ou enseignants-chercheurs n’ont pas hésité à reproduire leur propres articles sous des titres différents dans des revues différentes, faisant croire ainsi à la production de deux résultats de recherche radicalement différents [30].

À propos des contributions en Sciences de gestion, dans son article intitulé « Face à la tyrannie des étoiles : révoltons-nous ! » [31], Aurélien Rouquet s’interroge sur la contamination du chiffre, s’inquiète de la propension générale des curseurs relatifs à la recherche à se fixer sur la quantité des publications alignées plus que sur la qualité des travaux réalisés. Ainsi, dit-il : « Désintéressés par la pédagogie, découplés de leurs institutions, détachés des collectifs scientifiques, les enseignants-chercheurs n’ont plus d’yeux que leur liste de publications, qu’il s’agit d’allonger pour qu’elle reste toujours plus longue que celle de leurs voisins. Le système des étoiles fait ainsi d’eux de véritables ego-academicus, touchés par une forme de narcissisme primaire. » [32]. Il reproche au monde académique son caractère destructeur issu de « la standardisation de l’écriture scientifique ». Les études de longue haleine qui font la matière des livres et des essais se décomposent pour ne devenir que « des moyens au service de la production d’articles. Les chapitres d’ouvrages collectifs sont fréquemment soumis à des revues (en veillant à changer le titre du papier, histoire de ne pas être accusé d’auto-plagiat). La thèse se transforme en une formation à l’écriture d’articles, à travers l’essor du modèle de la thèse par articles (...). Les conférences voient leur qualité se dégrader, pour devenir des lieux où ne sont présentées que des versions préliminaires d’articles potentiels. Il faut dire que si un chercheur présente un texte abouti, il risque, s’il veut le soumettre à une revue, d’être accusé d’auto-plagiat. Autant ne pas se fouler, voire directement envoyer son papier à une revue sans passer par la conférence, et devoir alors écouter des collègues qui n’ont fait qu’un minimum d’effort... » [33]. L’attention portée au format « article » ou « chapitre » déforme alors les tenants d’une recherche qui, en certaines matières, ne peut être féconde que sur le terrain.

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Il est difficile de penser ne pas pouvoir résoudre les questions que soulève l’auto-plagiat. Le comité d’éthique du CNRS évoque surtout « la publication par un même auteur de résultats semblables à des moments différents et dans des cadres différents » [34]. Si l’on peut l’admettre dans le rapport entre la thèse soutenue pour l’obtention du diplôme de doctorat et les articles réalisés et publiés sur le thème de la thèse [35], cette indulgence implicite de la part du comité d’éthique du CNRS laisse perplexe. Car si « le jugement d’auto-plagiat ne peut donc se prononcer qu’au cas par cas » [36], encore faudrait-il ne pas ouvrir le champ des possibles, aussi annoncer en final que « s’il y a tromperie intentionnelle, il doit être considéré comme une vraie méconduite scientifique contraire à l’intégrité » [37] est limiter ce champ au critère intentionnel ce qui laisse ouverte la porte à tous les auto-plagiats…

Lorsque Brigitte Simonnot présente la notion d’auto-plagiat comme « récemment apparue », on est en droit de s’en étonner. Elle estime que l’auto-plagiat se détermine à partir du moment où « un auteur reproduit à l’identique l’intégralité ou des parties de ses anciennes publications sans les citer entre guillemets, ni en mentionner la source » [38]. Elle ajoute : « Dans ce cas, la pratique est jugée fautive pour deux raisons : les droits de reproduction ont parfois été cédés à l’éditeur ; mais surtout, cela permet à l’auteur de multiplier le nombre de ses publications d’une manière jugée artificielle. En effet, il n’est pas rare que certains scientifiques soumettent leurs publications à plusieurs éditeurs ou revues en parallèle, dans l’incertitude d’une acceptation et pour accélérer les délais de parution. Dans pareil cas, les auteurs devraient signaler aux éditeurs le fait que le texte a été accepté ailleurs pour éviter les doubles voire triples publications, mais certains « oublient » de le faire. La republication d’un article dans un autre contexte éditorial reste possible, sous réserves que les co-auteurs et l’éditeur de la version originale aient donné leur accord et que le nouvel éditeur en soit prévenu. » [39]. Attirer le regard essentiellement sur les postures de l’éditeur paraît bien trop mesuré par rapports aux objectifs de la recherche scientifique et universitaire.

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En fait, s’il existe une question encore à résoudre, c’est plutôt celle effleurée par le comité d’éthique du CNRS à propos des « nuances encore plus délicates d’auto-plagiat [qui] peuvent être évoquées : par exemple le co-auteur d’un article peut-il en reprendre pour ses propres publications des passages d’un article collectif antérieur, sans marques de citations, en le mentionnant simplement dans la bibliographie ? » [40] Le point d’interrogation clôt le propos. Aucune réponse n’est donnée à la question ainsi posée.

Dans cette configuration d’une recherche présentée et signée collectivement par deux ou plusieurs co-auteurs, quelques indices pourraient être décelés pour limiter tant l’accusation de plagiat (de co-auteur à co-auteur) que celle d’auto-plagiat (d’un seul des co-auteurs) : la répartition initiale des parties de l’article ou de l’ouvrage publié - si celle-ci peut être attestée - ; le style d’écriture propre à l’un des co-auteurs - si, en dépit de certains lissages, il demeure visible ou perceptible - ; le thème précis d’un paragraphe (article) ou d’une partie de la production (ouvrage) - lorsqu’il est de notoriété publique qu’il relève du champ de recherches particulier à l’un des co-auteurs, d’autres publications en témoignant ; la prolongation de la réflexion ou la continuation de la recherche effectuée par l’un des co-auteurs [41]... Il n’y aurait alors auto-plagiat que si l’un des co-auteurs - ainsi découvert à l’aide de ces indices (et d’autres encore à repérer) - dupliquait ses analyses ou en proposait une traduction en une autre langue sans en mentionner la source « intégrale », c’est-à-dire en n’omettant pas les co-auteurs. Dans un autre cas de figure, il y aurait plagiat si l’un des co-auteurs s’attribuait les raisonnements effectués par un autre de ses co-auteurs - ainsi cerné à l’aide de ces mêmes indices - même s’il en mentionnait la référence complète.

D’où la complexité de la détection de ces plagiat et auto-plagiat croisés sur laquelle le comité d’éthique du CNRS a choisi ne pas épiloguer dans son avis n° 2017-34 du 27 juin 2017, « Réflexion éthique sur le plagiat dans la recherche scientifique »...

Notes :

[1] V, G. Koubi, sur Droit cri-TIC, à des dates diverses, « Retour sur le plagiat. La source d’inspiration en question » ; « Citer les sources ! Oubli, plagiat et autoplagiat » ; v., aussi, « Les "références" citées dans les contributions écrites » ; « Guillemets guillerets pour ne pas plagier… » ; « Les "sélections" de citations….

[2] L’idée d’écrire ce billet a trouvé sa source dans une conversation avec Jean-Noël Darde dont le blog Archéologie du « copier-coller » a inspiré maintes études sur le plagiat.

[3] Ici, ce sera de la « copie ».

[4] L’argument est de peu de poids ! La question des effets de l’auto-plagiat ne peut être limitée à cette conséquence, car c’est la notion même de « recherche » qui se trouve défaite !

[5] Qui se retrouve donc en maints domaines jusqu’à même effacer les pionniers français ou francophones d’une ligne de recherche donnée...

[6] « Réflexion éthique sur le plagiat dans la recherche scientifique->http://www.cnrs.fr/comets/spip.php ?article165] », .pdf p. 11.

[7] Ibid..

[8] Puisque l’un des enjeux d’une compétitivité constamment brandie comme horizon d’une croissance attendue est de revaloriser la recherche en France, ne pourrait-on alors signaler en revers que, pour les éditeurs francophones, une publication en anglais ne compte pas ? Cela atténuerait le déplaisir d’une multiplication éhontée des références aux études anglophones dont on sait que les mots ne retraduisent pas toujours le sens et la valeur des concepts utilisés dans certaines contributions - notamment en sciences juridiques.

[9] V., G. Guglielmi, G. Koubi (dir.), Le plagiat de la recherche scientifique, LGDJ-Lextenso, 2012.

[10] … incluses de manière cursive dans le texte-support de cette intervention ».

[11] Afin de ne pas jeter d’opprobre sur quiconque, les illustrations resteront rares et celles proposées ne concerneront que des cas déjà divulgués ou mes propres productions...

[12] Nonobstant les cumuls d’emplois...

[13] Ce qui, je le confesse, m’est arrivé une fois, tant je doutais alors de la réception de l’article en cause : comp. « Le droit à la différence, un droit à l’indifférence ? », RRJ-Droit Prospectif 1993-2, p. 451-463 ; « Droit, droit à la différence, droit à l’indifférence , en France », RTDH 1993, n° 14, p. 243-262.

[14] V., par ex., publié dans JCP A en mars 2010 (Étude 2084), l’article : « Pouvoirs des préfets et cadres dirigeants de l’État. Une mise en perspective de la Réforme de l’État », a été transmis à à la Revue Gestion et Finances publiques de mars-avril 2011 (n° 34, p. 237 -240) à sa demande ; il en fut de même pour un article publié dans Les Petites Affiches du 21 avril 1997 (n° 48, p. 4-9) : « La notion de conseiller municipal “personnellement intéressé” à la délibération », reproduit dans le Journal d’Administration des communes rurales de 1997 (p. 170-176) également à sa demande. Ces reprises avaient été décidées par les revues elles-mêmes - après avoir recueilli mon consentement. Peut aussi être cité un article publié dans un ouvrage collectif, Le droit à la différence, sous la dir. de N. Rouland (PUAM, coll. Laboratoire de théorie juridique, 2002, p. 263-281) : « Le droit à l’in-différence, fondement du droit à la différence », repris par la Revue hellénique des droits de l’homme en 2005 (n° 25, p. 31-53) sur son insistance - avec l’accord des éditions et du directeur de l’ouvrage. Ce même article a aussi fait l’objet d’une traduction en portugais-brésilien par Jacy Seixas dans une revue d’histoire de l’université fédérale de Uberlandía au Brésil, Revista História & perspectivas (n° 27 e 28, Jul/Dez 2002 e Jan/Jun 2003, p. 11 à 35) ,sous le titre : « O direito à in-diferença : sentimento de injustiça e aspiração à igualdade (fonteiras entre história e direito) », la mention de l’article originel en français y étant clairement signalée.

[15] « [Réflexion éthique sur le plagiat ... », .pdf p. 10.

[16] « Les causes de rejet des articles au premier tour », Comptabilité-Contrôle-Audit, 2010, n° 3, pp. 3-10.

[17] « Le retrait d’articles en sciences comptables », Comptabilité-Contrôle-Audit, 2015,, n° 2, pp. 5-12.

[18] Id.

[19] Id.

[20] « [Réflexion éthique sur le plagiat ... », .pdf p. 11.

[21] « Face à la tyrannie des étoiles : révoltons-nous ! », Revue française de gestion, 2017, n° 6, pp. 133-147.

[22] Id..

[23] B. Simonnot, « Le plagiat universitaire, seulement une question d’éthique ? », Questions de communication, 2014, n° 26, pp. 219-233.

[24] « [Réflexion éthique sur le plagiat ... », .pdf p. 10.

[25] Ibid.

[26] Ibid.

[27] « Les causes de rejet des articles au premier tour », Comptabilité-Contrôle-Audit, 2010, n° 3, précité. Par ailleurs, dans un éditorial, le directeur de la revue Management & Avenir, Luc Boyer, avait déjà annoncé : « Dès maintenant, nous demandons à tout chercheur de signer une attestation où il s’engage, sous peine des diverses sanctions possibles, à ne nous proposer que des textes "exclusifs". » (2009, n° 8, p. 7).

[28] Ce qui renvoie par ailleurs à des questions de responsabilité, v., par ex., le dossier de la Revue française de gestion, 2011, n° 7, « La recherche responsable ». Dans son avis n° 2018-35 du 1er février 2018 concernant les « libertés et responsabilités dans la recherche académique », le comité d’éthique du CNRS n’a pas abordé cette problématique, seulement frôlée à l’occasion de ses réflexions sur « La responsabilité vis-à-vis de la société et de l’environnement ». Dans le résumé de ce dernier avis, le comité a évoqué « la liberté des chercheurs au regard de leurs responsabilités, rappelant que les fondements éthiques de celles-ci tiennent non seulement à l’absence de nuisances et de malfaisances des recherches, mais aussi à la préservation de l’environnement et des biens publics communs. » Dans le traitement du positionnement attendu du chercheur pour le respect de l’intégrité scientifique, il a simplement effectué un renvoi à une note de bas de page citant, non pas l’avis du 27 juin 2017, mais la « charte nationale de déontologie des métiers de la recherche en France. »

[29] « Réflexion éthique sur le plagiat... », .pdf p. 10.

[30] Les sites relatifs au « plagiarism » (en langue anglaise) en relèvent d’ailleurs quelques cas...

[31] Revue française de gestion, 2017, n° 6, précité.

[32] Id.

[33] Id..

[34] « Réflexion éthique sur le plagiat... », .pdf p. 11.

[35] La thèse comme la soutenance de thèse se comprennent essentiellement pour l’obtention du diplôme…

[36] « Réflexion éthique sur le plagiat... », .pdf p. 12.

[37] Ibid.

[38] B. Simonnot, « Le plagiat universitaire, seulement une question d’éthique ? », Questions de communication, 2014, n° 26, précité.

[39] Id.

[40] « Réflexion éthique sur le plagiat... », .pdf p. 11.

[41] Pourraient aussi, suivant des techniques mécanographiques ou plus sûrement électroniques, entrer en ligne de compte les versions tapuscrites initiales de ces paragraphes ou parties - dans la mesure où elles auraient été conservées…

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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