mercredi 30 janvier 2008

Un nouveau concours « encartable »

Un « encart » au Bulletin officiel de l’éducation nationale du 17 janvier 2008 comporte une circulaire n° 2008-002 du 11 janvier 2008 relative au « poids des cartables ». Ce texte adressé « aux rectrices et recteurs d’académie ; aux inspectrices et inspecteurs d’académie, directrices et directeurs des services départementaux de l’éducation nationale ; aux chefs d’établissement » leur demande « de trouver sans délai des solutions concrètes afin de diviser, sous brève échéance, le poids du cartable par deux ».

En effet, « le poids moyen d’un cartable est encore de 8,5 kilos, ce qui correspond à environ 20 % du poids de l’enfant » ; ce phénomène touche particulièrement « les jeunes collégiens des classes de 6ème et 5ème qui ont davantage de matières enseignées que les élèves de l’école primaire et qui, en plus du transport scolaire, doivent se déplacer de salle en salle entre deux cours ». La circulaire souhaite ainsi que chaque établissement se mobilise « pour trouver les solutions les mieux adaptées à son environnement ».

Le poids du cartable est présenté comme une question de santé publique, notamment pour la « prévention du mal de dos en milieu scolaire » ; mais plutôt qu’opter pour une suppression du port du cartable du domicile au collège et inversement, cette circulaire propose essentiellement qu’une salle soit attribuée à chaque classe pour limiter les déplacements des élèves dans l’établissement et que des casiers fermés soient attribués à chaque élève pendant la journée de classe… En demandant aux enseignants « de limiter le nombre de fournitures pour chaque cours », « de supprimer le recours aux classeurs rigides », de recourir aux « cahiers de 96 pages au lieu des cahiers de 192 pages » ainsi que « de préciser, pour chaque cours, le matériel qu’il convient d’apporter », l’idée — plus que le principe — de la gratuité des fournitures scolaires n’est nullement évoquée. Bien au contraire !

Le dogme de la consommation est surélevé. Les acteurs de la grande distribution sont appelés à coopérer puisque les nouvelles mesures le seront en « concertation » avec eux. L’objectif est que, dès la prochaine rentrée, soit proposé « dans la liste des produits à prix coûtant, un cartable solide et léger dont le poids sera inférieur à 1kg ». Les éditeurs devront eux aussi jouer le jeu : ils devront obligatoirement inscrire au dos des nouveaux manuels scolaires une mention relative à leur poids et au grammage du papier ; cette mention devra alors être portée « sur les catalogues des éditeurs et figurer parmi les éléments pris en compte lors de la sélection des manuels par les enseignants ». Comme devra être recommandé le manuel le plus respectueux de la santé des enfants, on pourra désormais mieux évaluer quel est le poids du savoir !

Mais encore, dès la rentrée 2008, peut-être en prélude à l’apprentissage des « bonnes manières » qui viendrait compléter la panoplie de l’éducation à la civilité, sera développée une « éducation aux bonnes postures ». L’ergonomie à l’école formatera ainsi un peu plus les attitudes et les comportements des élèves : au « tais-toi et écoute ! », s’ajoutera donc le « tiens-toi droit ! » ; même les professeurs d’éducation physique seront invités à participer à l’inculcation de ce modèle puisqu’il leur reviendra d’enseigner aux élèves ces « bonnes postures à l’école ». Nul ne s’étonnera d’entendre le professeur éructer dans un gymnase : « marche droit ! ».

Quoiqu’il en soit, tout élément qui supposera une prestation pédagogique dépourvue de support papier sera conseillé. Ainsi est préconisé « au sein de la classe le recours aux tableaux blancs interactifs et de vidéo-projection des manuels scolaires ». De même, « l’utilisation du numérique, qui permet d’avoir des supports de qualité, légers, avec une mise à jour rapide et efficace, sera encouragée ». En attendant que le format CD-ROM ou le baladeur numérique soient validés, par l’expérimentation envisagée dès la prochaine rentrée scolaire, c’est désormais « l’e-book, livre numérique qui cumule sur un seul support de moins de 300 grammes l’ensemble des manuels d’un niveau scolaire » qui prend place dans le système scolaire. Outre le fait que la circulaire use du terme « e-book » au mépris des recommandations de la commission de terminologie et de néologie qui fabrique la langue officielle du service public qui réfutent l’usage du « e- », l’annonce de la disparition du livre, et là du livre scolaire porteur de tant de souvenirs d’enfance, est déjà programmée… Elle va d’ailleurs de pair avec la suppression de nombreux postes d’enseignants…

Comme l’ère du marché et de l’industrie est toujours prégnante, la circulaire peut sans ambiguïté ajouter que « cette expérimentation à grande échelle permettra d’accélérer l’innovation industrielle au service de l’éducation, de favoriser l’utilisation des TICE dans un contexte pédagogique et de faciliter la mise à jour des manuels en conformité avec les programmes ».

Ainsi la circulaire lance un « concours », le concours : « Un cartable léger et solide » (le règlement du concours est présenté par la circulaire). Ce concours « pour la conception d’un cartable léger et solide qui favorise l’innovation » est ouvert aux « équipes de jeunes - élèves, étudiants, apprentis - en formation initiale dans un établissement de France métropolitaine, des départements et territoires d’outre-mer » principalement pour les formations des filières industrielles, commerciales et des arts appliqués. La participation de « candidats individuels, adultes ne relevant pas d’un établissement de formation » est également autorisée. Les candidats sont ainsi invités à concevoir et réaliser un cartable pour l’école élémentaire et pour le collège. La circulaire précise cependant que si « la conception du produit devra être le fruit du travail mené par l’équipe de jeunes », « la réalisation du produit pourra être le fruit d’une collaboration avec des professionnels de l’artisanat, de l’industrie ou du commerce », étant alors entendu que « la collaboration entre les acteurs de l’éducation et les partenaires industriels sera appréciée »… Aux jeunes d’inventer, aux industriels de fabriquer, aux marchands de vendre…. Et maintenant, dès l’école, le service public de l’éducation nationale se mettrait directement au service de l’industrie.

Or, dans quelques années, sans doute, d’autres problèmes de santé publique pour les élèves des écoles et des collèges pourraient être soulevés, tel celui de la vue comme celui de l’audition... D’autres concours seront-ils alors proposés ??

Il n’en reste pas moins que les discours, les questionnements et les débats relatifs au contenu de l’enseignement risquent d’être progressivement défaits : faut-il penser que l’argument du poids du cartable devient ainsi un prétexte au formatage des attitudes comme de la connaissance ?

Droit cri-TIC ou Droit cri TIC

Cri TIC, cri-TIC en Droit. Cri-TIC de droit : critique du droit, droit de la critique, droit à la critique, droit critique.

La forme interrogative étant un des signes de l’esprit critique qui anime toute recherche et parcourt tout enseignement, ce site a pour objet, en quelques articles ou brèves, de faire part de questionnements, incomplets et inachevés, sur des thèmes diversifiés... en Droit certes, mais aussi à côté ou aux alentours du Droit.

Pr. Geneviève Koubi

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